Sylvaine Achernar
| démarche |

Je m'intéresse aux traces, celles qui restent telle une écriture sur le corps, choisie pour les tatouages de « Noir d'encre » ou pas pour les cicatrices de « Corps et âmes ». Aux traces laissées sur nos murs et autour de nous dans « La peau des murs, la peau du monde » et aux traces que l'on ne voit pas, la disparition, l'invisible et l'apparence. Mon travail s'inscrit sur la question de la mémoire, de l'empreinte et de la représentation. Recherches sur les espaces vides, les décalages, le fragment, la mise en relation.

Pour ma première série « Noir d'encre », pas d'échelle et parfois trouble entre les parties de corps. Plus que des photographies, ce sont des empreintes. Le grain du négatif papier renforce le grain du film et le grain de la peau. Ce n'est plus une épaule, un dos. C'est quelqu'un quelque part, très loin, qui se livre, qui parle de soi. Et moi, si loin, si proche. Nous avons des choses en commun. Dans le noir du labo, je parle aussi de moi. Mettre à nu. Révéler. Rendre belles ces blessures cicatrisées. La mémoire de leurs ancêtres en même temps que celle du temps présent. Un lien avec le passé et une continuité avec le futur. Des cicatrices qui parlent de soi. La souffrance qui montre qu'on est fort, que l'on a mérité d'appartenir au monde des hommes. Et moi, je suis là. Face à eux. Nous sommes de la même tribu.

Puis a suivi la série « Corps et àmes » sur les cicatrices. Des lignes, des crevasses, des boursouflures, traces de blessures, tels des cratères ou des failles dans un monde de chaos. Paysages brouillés. Le proche semblable à une image du lointain. Une expérimentation du diptyque : des fragments en noir et blanc juxtaposés à une séquence évoquant la disparition. Les couleurs s'effacent, pour finalement interroger la mémoire du corps blessé. Peu importe la partie du corps. C'est de peau qu'il s'agit, mais pas seulement. Montrer la surface, parler de la profondeur. Raconter l'autre et être au plus près de soi.

Pour la série « F pour V, peau des filles, peau des villes », j'ai imaginé un dispositif qui associait la peau, espace très privé, à l'espace public par des prises de vue de femmes sollicitées dans la rue devant mes photos de murs affichées en grand format. Oser montrer un peu de son “dedans“ dehors, de l'intime dans la rue.

La série « Et leur peau d'éternité » joue de l'aspect poudré des sculptures d'un cimetière. Face aux gardiens immobiles de ce “musée du silence“, j'ai photographié l'illusion de la vie. Aller au plus près de leur chair de pierre, leurs veines, leur peau de poussière grise.

Une autre série, « Le bonheur pour toujours » interroge le rapport au temps et la représentation de soi, dans un cimetière italien où l'on suit l'histoire de la photographie et celle du portrait à travers un siècle et demi de médaillons et petits cadres. Finis les portraits de studio retouchés chez le photographe, voici les photos recadrées d'albums de famille et surtout les photos de vacances, bientôt les selfies. On y sourit beaucoup. L'internet nous a habitués à partager les images, intimes ou stéréotypées. Des portraits de l'ordinaire où chacun trouve un peu de son histoire. J'ai confronté ces inconnus devenus familiers à des photos personnelles, la dérision emportant toute tristesse pour un choix improbable.

« le passé est devant », donne sens à des fragments entremêlés aux thèmes récurrents : la disparition, l'absence, l'illusion, l'invisible, l'apparence, la blessure, l'éphémère. Un voyage dans les traces qui ont été (le «  Ça a été » de R. Barthes) sur la peau du monde, sur notre propre peau et au-delà. Montrer, révéler.